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Campagne MSF/ info n° 15

Kalachnikov avenue

Ariane Dayer © « Saturne », 28 octobre 2005

Bon sang. Voilà que Jean-Charles s'est pris une rafale de Kalachnikov dans un accrochage entre deux milices rivales fribourgeoises. Voici Amandine affamée par l'attaque des criquets sur les récoltes du Gros-de-Vaud. Et Manuela atteinte par le choléra pendant sa fuite dans les Alpes... Allez, arrête ton char, mon vieux, c'est trop gros pour être drôle. Justement, ça n'est pas fait pour ça: la dernière campagne suisse de Médecins sans frontières (MSF) a la gueule d'une grosse farce devant laquelle personne n'ose rire. Parce que, MSF, forcément, c'est admirable.

On voit bien ce que MSF nous signifie là: nous sommes des mollusques ethnocentrés, plus capables de nous projeter dans le destin des autres. Des nombrils immobiles, qui n'ouvrent le coeur et le porte-monnaie que lorsque l'affaire les concerne directement. La preuve: on ne donne rien pour le dernier tremblement de terre du Cachemire, parce que peu d'images parviennent à nos salons et que ce n'est pas là qu'on va bronzer.

Citoyen imbécile, tu es désespérant. Puisque tu n'es plus foutu d'aller à l'horreur, c'est elle qui vient à toi. Imagine un peu que tu sois torturé par «des rebelles lucernois», traqué par des «troupes tessinoises», hein, tu ferais moins le malin? Là, t'as enfin compris que la violence te concerne, que le monde, c'est toi? Non, ce n'est pas comme ça qu'on a envie de comprendre. Par le ridicule et l'insultant. Par ces canaux de facilité de plus en plus utilisés dans la pub mais aussi dans les médias, désemparés par l'ampleur de leur mission, qui croient intelligent de se lancer dans la compétition aux «et si»: et si un tsunami laminait Lavaux, et si une tornade détruisait La Chaux-de-Fonds?

Absurde.

La campagne MSF fait parler d'elle et cela lui suffira pour gagner des trophées. Pendant ce temps, elle aura pris la responsabilité d'amplifier la dérive socioculturelle qui préfère le casting au réel, la photo studio à la prise sur le vif et, surtout, le visage blanc à la face noire. Etrange et effrayant paradoxe qui veut que, pour aller «soigner ailleurs», Médecins sans frontières ait choisi de rétablir... des frontières.

Ariane Dayer

 
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