Campagne MSF/ info n° 14
Pour sa dernière campagne, violente mais efficace, Médecins sans frontières Suisse utilise
l'image de deux gosses de moins de 10 ans. Bien réels. Explications
© « Le Matin Dimanche », Bertrand Monnard, 22 octobre 2005
De jolis cheveux bouclés entourent son visage innocent. Mais dans la rue, un peu partout en Suisse romande, Marco Schmid vous fixe d'un regard un peu trop sévère pour un gosse de son âge. Marco Schmid (8 ans), un pseudonyme évidemment, figure depuis le début de la semaine sur l'une des sept affiches de la dernière campagne choc de Médecins sans frontières Suisse (MSF). A côté de la photo, ce terrible, cet insoutenable récit. «Violé et torturé devant sa mère par un groupe armé zurichois après sa victoire sur des rebelles lucernois, en soins intensifs après quatre heures de bloc opératoire.» Avec, au-dessous, ce slogan qu'on retrouve sur toutes les affiches: «Soigner ailleurs ce que l'on ne supporterait pas chez nous.»
De telles tragédies surviennent trop souvent en Afrique: l'image de Marco, comme les autres de la campagne, vise à nous les rendre plus palpables, plus proches. Mais Marco, le vrai, existe. Tous les jours, il se rend à l'école, et ses camarades vont le voir sur ces affiches, comme, du reste, dans les spots TV de la campagne. La question est désormais là: n'y a-t-il pas danger à utiliser ainsi l'image d'un enfant?
«Le cliché, si répandu, du petit Noir mal nourri avait fini, me semble-t-il, par susciter une certaine lassitude dans le public. Notre idée, quitte à heurter, était de dire: «Et si ça vous arrivait ici, le supporteriez-vous?» argumente Alfonse Garcia, directeur de l'agence Rive Gauche, à Genève, qui a remporté le concours lancé par MSF. Les noms des victimes comme les lieux des tragédies ont été transposés chez nous. Sur d'autres affiches, on découvre un certain Jean-Charles Bugnard, «blessé par une rafale de kalachnikov lors d'un accrochage entre deux milices fribourgeoises». Ou Manuela Rota, «victime du choléra lors de sa fuite à travers les Alpes». Fournissant gracieusement les images, huit membres de l'association des Photographes professionnels Suisses région romande ont fait ce qu'on appelle du «mannequin trottoir»: tous ceux qui ont posé figurent parmi leurs connaissances.
Que les adultes aient accepté, c'est leur choix. Mais ce qui peut choquer, c'est d'y trouver deux enfants.«Avec les femmes, les enfants sont toujours les principales victimes des conflits. Quelle crédibilité aurait eu la campagne sans de telles images?» explique Aymeric Péguillan, porte-parole de MSF.
La maman du petit Marco Schmid, qui figure elle-même sur une autre affiche, assume totalement. «Dans la famille, nous avons toujours soutenu le tiers-monde, notamment un hôpital au Laos. Jamais nous n'aurions accepté que Marco pose pour une pub pour des bijoux, par exemple. Mais le plus important, c'est qu'à l'école toutes les infos ont été données à ses camarades.»
C'est Aymeric Péguillan lui-même qui, une journée entière, a visité les huit classes de cette école primaire. «Je leur ai dit que c'était comme au cinéma, que Marco jouait un rôle, que tout ça ne lui était jamais arrivé pour de vrai. Visuels à l'appui, les débats sur le tiers-monde ont été ensuite très animés. Torture, viol, je leur ai expliqué ce que signifient ces mots. Ils ont compris que ces enfants, quand ils ont mal comme eux, ne peuvent souvent pas aller chez le médecin, que les si douloureuses diarrhées, si typiques de leur âge, ne se guérissent parfois pas, là-bas, faute de médicaments. Les enseignants ont poursuivi les débats après.»
«Aujourd'hui, quand elles me voient sur les affiches, mes copines ont deux réactions distinctes. «T'as de la chance, on te voit les murs», me disent certaines. D'autres ont mieux compris et me félicitent: «C'est bien ce que t'as fait! A ta place, moi aussi, j'aurais accepté...» C'est ce que déclare Amandine, pseudonyme aussi, avec l'aplomb de ses 10 ans. Sur l'une des affiches MSF, le regard perçant, cette écolière vaudoise est censée «être mal nourrie suite à la destruction complète des récoltes du Gros-de-Vaud par une attaque de criquets et actuellement sous traitement thérapeutique». Ses parents ont donné leur accord uniquement «parce que c'était hyperpositif pour une bonne cause et qu'Amandine elle-même a été enthousiaste».
Dans son école, c'est la maîtresse qui a informé les camarades d'Amandine. «Elle a expliqué pourquoi on allait bientôt me voir sur des affiches sous un faux prénom. Qu'il ne fallait plus seulement plaindre les pauvres enfants africains, mais réagir et les aider. Seuls deux garçons, morts de rire, se sont mis en classe à jouer au bazooka, comme à la guerre. Ils ont été punis. Les autres ont posé plein de questions.»
Et Amandine, de conclure, comme une grande: «Ce n'est pas pour devenir célèbre que j'ai fait cela, mais pour servir une cause.» |